Pamphlet sur les méthode de tournage
« Bientôt 40 ans et il paraît que je suis presque un vieux con ! »
J’ai commencé à travailler dans le milieu du cinéma en 2004, je pense pouvoir dire que je ne suis plus un « rookie » dans ce domaine.
J’ai accumulé de l’expérience ainsi que des connaissances plutôt variées depuis toutes ces années ; mais comme l’apprentissage ne s’arrête jamais, à chaque projets, j’apprends encore et encore…
Après avoir fait mon premier stage à l’électricité pendant quelques semaines avec Marianne Lamour sur un « TV film Arte », j’ai eu l’immense chance de faire mon deuxième stage sur un long-métrage au côté du réalisateur Philippe Lioret. « Je vais bien ne t’en fais pas », le film qui a fait découvrir Mélanie Laurent. Philippe m’a pris sous son aile et m’a enseigné le Cinéma.
Nous tournions en 35mm avec une Panavision Platinum ; j’étais au « combo - retour vidéo » dans l’équipe caméra avec Irina Lubtchansky comme 1re assistante. Une fois mon « combo » installé à la face, j’ai pu observer de grands chefs de poste faire leurs métiers avec beaucoup de professionnalisme et de rigueur. Christophe Rossignon, producteur du film (Nord-Ouest) avait œuvré pour que le film ait l’ampleur qu’il mérite.
Je me souviens notamment d’un fait marquant : nous avions tourné pendant quelques semaines dans un pavillon en banlieue parisienne. Et il me semble que la production avait acheté le pavillon car l’équipe déco avait cassé un ou deux murs du salon et avait ajouté une feuille de décor sur roulette, ce qui nous permettait d’avoir de l’espace pour travailler et la dolly pouvais se faufiler dans tous les recoins, sans contraintes. 18 ans plus tard, je sais que j’ai appris sur ce film 70 % de mes connaissances sur « comment faire un film ».
Je continue d’apprendre de chaque tournage, de chaque équipe, et de chaque situation.
Mais la méthode employée par Philippe et tous les chefs de poste, je ne l’ai quasiment jamais revue depuis...
La pellicule est partie, enfin, elle est toujours un peu là de temps en temps, puis le numérique est arrivé, l’extension des séries et du cinéma mondial a encore et encore augmenté sa quantité de production comme il ne cesse de le faire.
Les méthodes, elles, de mon point de regard, se sont beaucoup égarées et c’est pour moi, un savoir-faire qui se perd.
Pourquoi ne fait-on plus de coupé-muet ?
Le gain de temps dans nos journées est réel. Et même si cela date de l'époque de la pellicule, car une fois le moteur arrêté, la caméra était silencieuse... On peut de la même manière, décider d'arrêter la caméra numérique et donc son
ventilateur d'un simple clic, certes quelques dizaines de secondes d’attente... mais cela reste possible. La gestion des demandes du silence sur le plateau est contraignante pour tout le monde sur les plateaux, et l’astuce du « coupé-muet » est un bon moyen de gagner du temps sur nos journée de tournage souvent trop courtes.
Pourquoi n’annonce-t-on plus les décalages de coupure déjeuner ?
La gestion de nos ventres sur des journées à rallonge est cruciale pour tenir sur la longueur. Une phrase dite à haute voix ne coûte pas cher, il me semble...
Pourquoi ne demande-t-on plus à tous les chefs de postes s’ils sont d’accord pour faire des heures supplémentaires non prévues, avant de les faire ?
« J’annonce une heure sup. » dit le/la 1ere m.e.s. sans même croiser le regard de personne, comme si nous devions nous plier à ce choix, qui concerne tout le monde. Des êtres humains, avec des familles et des contraintes de Vie.
Pourquoi nous ne répétons quasiment plus et faisons des « répé-tourne » ?
Tourner sans répétition ou presque, peut dégrader le rendu final des plans et détruit la méthodologie de tournage. Ce concept est donc dangereux et malgré tout il maintenant utilisé de manière usuelle sur les plateaux. Un des exemples de l’évolution du numérique qui brise le savoir-faire de la pellicule, du cinéma.
Pourquoi les pots d’équipe au cul des hayons ne se font plus ?
Sous couvert de covid, de l’interdiction des bières de fin de journée, etc., les pots d’équipe étaient et sont, des moments très importants pour la cohésion d’équipe, se rencontrer, apprendre à se connaître permet de créer Tous ensemble de manière bien plus poussé et le rendu du film le ressent.
Pourquoi fait-on la lumière avant de poser un cadre ?
Définir un cadre, permet à chaque département de pouvoir travailler convenablement. Vouloir tout faire dans le désordre n’aide en rien à avancer plus vite, bien au contraire...
Pourquoi on finit par un plan large ?
De plus en plus, je vois des équipes qui souhaitent finir par des plans larges, car « c’est pour le jeu des acteurs, et puis au montage c’est juste un petit bout, à la fin ».
Peu importe le pourquoi, dans les faits les plans larges, même s'ils ne sont pas des masters, sont des étalons pour tous les départements liés au visuel : lumière, cadre, déco, make up, costume. Mais aussi pour la gestion du plateau face et extérieur : la régie.
Pourquoi tant de frénésie et de quête de rapidité dans les mises en place ?
Courir, courir, courir... Respirons et pensons avant de vouloir livrer toujours plus et plus de plans. Comme le mieux, le plus est aussi l’ennemi du bien.
Pourquoi les P.d.t changent aussi vite que la météo ?
Certes, le covid nous fout le bazar dans l’organisation des tournages, et parfois, les contraintes de décors, de dispo des uns et des autres nous poussent à modifier les choses, mais nous en arrivons à de tels changements ces derniers temps que les équipes doivent adapter leurs vies hors plateaux constamment pour pouvoir se plier aux horaires des p.d.t.
Pourquoi les journées continues sont-elles devenues banales ?
Dans vos vies personnelles, vous arrive-t-il souvent de manger 6 h après votre réveil ? Peu importe que la table régie soit bien fournie, encore une fois, réguler son corps est crucial pour tenir sur la longueur d’un film. La majoration de 30 min est une bonne excuse pour le faire si souvent, et au final, manger tard entraîne bien souvent un ramollissement de l’ensemble de l’équipe pour la session qui suit à la reprise.
Pourquoi les têtes pensantes font les films seuls, à deux ou trois, et que tout le reste de l’équipe doit suivre comme des moutons ?
Transmettre l’information au plus grand nombre permet l’implication et l’anticipation de chacun, à son niveau. Un film
se fait en équipe, sans l’équipe rien ne peut se faire, du moins rien de sérieux et de joli.
Pourquoi autant d’affolement et la course à toujours plus de plans ?
Le calme permet une meilleure création dans la plupart des domaines créatifs. Sur-découper pour se couvrir ne sert à rien, réfléchissez donc avant de vouloir tourner dans tous les axes en criant « moteur » alors que la caméra n’est pas encore à l’épaule, que les points ne sont pas finis, que le perchman n’est pas en place, que la maquilleuse est encore dans le champ...
Pourquoi le vocabulaire n’est-il plus utilisé correctement ?
Une mise en place n’est pas une répétition, ni une mécanique, ni italienne...
Une mécanique peut se faire avec des doublures et permet à la technique de s’organiser pour ne pas perdre de temps, par la suite. Une mise en place est réservée à la mise en scène et aux chefs de postes seuls. Une Italienne permet de gagner du temps, car le fait de ne pas avoir d’intentions de jeux permet de regrouper la mécanique ainsi que la répétition sommaire.
Pourquoi les tournages sont-ils devenus des colonies de vacances au détriment du professionnalisme et de la rigueur ?
S’amuser est une évidence et surtout une nécessité dans nos métiers et plateaux, mais, la dérive vers un bazar à la face et sur les extérieurs du plateau devient trop fréquent, un plateau n’est pas une émission de Cyril H... Toute cette énergie euphorique nuit à la concentration de nombreux techniciens/nes, donc à la qualité de leur travail.
Pourquoi annoncer les « silence, on va tourner » 2, 3 à 4 minutes avant de demander le moteur ?
Le/la premier/ère assistant/e mise en scène (qui, comme me le disait judicieusement une électricienne, ne devrait pas
s’appeler 1er/ere assistant/e m.e.s., mais Chef/fe de Plateau, ce qui correspond bien mieux à son travail pendant la session de tournage d’un film) jette à toute voix cette dite phrase, qui va instantanément se répercuter et se distiller, du 2e/e au 3e, pour finir à la régie extérieure plateau... Pendant ces quelques minutes, beaucoup de techniciens/nes peuvent continuer à œuvrer, travailler (tout en respectant le niveau de décibel qu’ils/elles émettent pour ne pas perturber le plateau) mais continuer à avancer pour anticiper la suite ! Ce qui change le déroulement de la journée de manière globale, car à force de crier au loup, au moment crucial les silences sont moins respectés...
Faire un film, c’est certes une histoire de budget...
Mais c’est aussi une histoire d’équipe !
De la précision et de la rigueur permet de créer avec bien plus de plus-value pour le film.
Chacun peut, à son échelle, nourrir le projet de son regard, de sa pensée, de son idée, de son énergie. Certes, la hiérarchie pyramidale est importante, moi-même, je la pratique en tant que chef de poste ; et c’est comme cela que nous travaillons, mais pourquoi fermer autant la porte à plein d’humains, qui connaissent leurs métiers, qui le font bien et peuvent apporter de la plus-value réelle au film tout simplement.
Que ce soit, pratique, organisationnel, artistique, monétaire, tout le monde peut avoir, à un instant T, une idée qui va faire économiser du temps, de l’argent ou encore nourrir le film pour qu’il soit encore plus Beau, encore plus Incroyable et toucher plus Fort, plus Juste le public pour lequel nous travaillons Tous. Où en est le respect des humains, des départements, dans tout cela ?
La fiction se tourne avec rigueur et concentration, sinon cela devient de la télénovela ou de la captation et c’est un autre sujet... Je pense que la plupart des Humains qui travaillent sur les plateaux de tournage le font, car à la base, c’est une passion !
Alors respectons la passion de ces personnes qui œuvrent à chaque projet. Respectons l’engagement et l’Amour qu’ils
ont pour ce métier/passion qui représente une grande partie de leurs Vies.
Julien Brumauld - Chef électricien de prise de vue
Février 2021
